Vous vous intéressez aux voyages solidaires, éthiques et responsables ? Alors les grands classiques de la maltraitance touristique ne vous sont sans doute plus étrangers : balades à dos d'éléphant, selfies avec des tigres drogués, spectacles de dauphins en bassin. Mais la frontière entre tourisme respectueux et exploitation animale est parfois bien plus mince qu'on ne l'imagine. Certaines activités, présentées comme de simples moments de communion avec la nature, dissimulent en réalité des pratiques préjudiciables à la faune sauvage. Tour d'horizon de trois attractions auxquelles on ne pense pas spontanément lorsqu'on évoque le bien-être animal.
Au sommaire
- L'observation de masse des cétacés
- Toucher les bébés tortues
- L'achat et la dégustation de café de civette
- Voyager en pensant aux animaux
1. L'observation de masse des cétacés

Baleines bleues, dauphins, cachalots, orques… L'observation des cétacés en milieu naturel séduit chaque année des millions de voyageurs et constitue, sur le papier, une formidable alternative aux delphinariums. Une activité contemplative, presque méditative, à mille lieues des spectacles en bassin. Et pourtant, mal encadrée, elle peut devenir une véritable source de stress pour ces géants des mers.
L'exemple sri-lankais est devenu emblématique. Au large de Mirissa, sur la côte sud du pays, une quinzaine de bateaux quittent le port chaque matin pour traquer la même baleine bleue. Lorsqu'un spécimen est repéré, les embarcations convergent toutes vers lui et l'encerclent en quelques minutes. Vacarme des moteurs, rejets d'hydrocarbures, coques qui frôlent les nageoires : la pression est constante. Plusieurs études ont déjà documenté des comportements de fuite, des plongées brusques et même des collisions parfois fatales pour les animaux. La même problématique se rejoue en Islande, en Polynésie ou en Basse-Californie, dès lors que le tourisme cétacé devient industriel.
L'alternative ? Privilégier des opérateurs signataires de chartes telles que le label World Cetacean Alliance ou les codes de bonne conduite locaux : ne jamais s'approcher à moins de 100 mètres, ne pas couper la trajectoire des animaux, naviguer à moins de 5 nœuds dès qu'ils sont à proximité, ne pas excéder 15 à 20 minutes d'observation. Il va de soi que nourrir les animaux, se baigner avec eux ou les toucher n'a aucune place dans une démarche éthique. Mieux encore : opter pour un mode de déplacement silencieux comme le kayak de mer, ou se contenter d'une observation depuis la côte, jumelles à la main. Au cap de Tarifa en Espagne, sur l'île de Vancouver, ou depuis les falaises des Açores, le spectacle est déjà impressionnant.
2. Toucher les bébés tortues

L'image est attendrissante : un bébé tortue niché au creux de la main, photographié depuis tous les angles avant d'être relâché vers la mer. Beaucoup de voyageurs en repartent persuadés d'avoir participé à un geste de conservation. La réalité est nettement plus nuancée. De nombreuses « fermes » et « sanctuaires » de tortues, particulièrement répandus en Asie du Sud-Est et dans les Caraïbes, ont fait de ces manipulations un produit d'appel touristique.
Les conséquences pour les jeunes reptiles sont multiples. À peine sortis de leur œuf, ils dépensent une énergie précieuse à se débattre dans des mains qui ne sont pas celles de la nature, alors que cette énergie devrait leur servir à rejoindre l'océan et à nager loin du rivage. Les chutes accidentelles sont fréquentes et souvent fatales. Sans compter les bactéries, les crèmes solaires ou les anti-moustiques présents sur la peau humaine, qui peuvent altérer leur carapace encore tendre. À l'inverse, les tortues hébergent elles-mêmes des salmonelles potentiellement dangereuses pour les visiteurs.
De manière générale, sous l'eau comme sur le sable, la règle d'or reste la même : on ne touche à rien, ni la faune ni la flore. Le contact n'est presque jamais neutre, dans un sens comme dans l'autre.
L'alternative ? Vérifier sérieusement les qualifications du centre que l'on visite : statut associatif, partenariats avec des programmes scientifiques reconnus (comme le réseau MEDASSET en Méditerranée ou la Sea Turtle Conservancy au Costa Rica), absence totale de manipulation par les visiteurs. Et lorsque l'on a la chance d'assister à une ponte ou à une éclosion sur une plage, on s'en tient à une distance respectueuse, sans flash, sans lampe blanche, sans bruit. Le spectacle n'en est que plus précieux.
3. L'achat et la dégustation de café de civette

C'est le café le plus cher du monde : comptez une centaine d'euros le kilo, parfois bien davantage dans les boutiques touristiques de Bali ou de Hô Chi Minh-Ville. Si vous avez déjà voyagé en Asie du Sud-Est, en particulier en Indonésie, au Vietnam ou aux Philippines, vous avez sans doute croisé une plantation produisant ce fameux kopi luwak, ou « café de civette ».
Sa particularité ? Des saveurs douces, légèrement caramélisées, dues au passage des cerises de caféier dans le tube digestif d'un petit mammifère nocturne, la civette palmiste. Les enzymes digestives transforment les grains, qui sont ensuite récoltés dans les excréments, lavés, séchés puis torréfiés. Tant que la civette reste sauvage et choisit elle-même les cerises les plus mûres, le procédé est sans dommage pour l'animal — c'est d'ailleurs ainsi qu'il a été découvert au XIXᵉ siècle par les ouvriers indonésiens des plantations coloniales hollandaises.
Le problème vient de l'explosion de la demande. Pour répondre à l'engouement touristique, la production s'est massivement industrialisée et repose désormais, dans son immense majorité, sur un élevage intensif. Cages minuscules, sols grillagés qui blessent les pattes, alimentation exclusivement composée de cerises de café (totalement déséquilibrée pour un animal omnivore), absence d'ombre, isolement, pathologies récurrentes. Plusieurs enquêtes menées par National Geographic ou l'ONG World Animal Protection ont documenté des civettes développant des comportements stéréotypés, voire des automutilations, dans la plupart des fermes ouvertes au public.
L'alternative ? Difficile, et c'est là tout le problème : aucun système de certification fiable ne permet aujourd'hui de distinguer un café issu d'animaux sauvages d'un produit issu d'élevage. Même les mentions « wild » sur les emballages restent invérifiables. La meilleure option reste donc, tout simplement, de s'en abstenir. Le café d'origine ne manque pas de pépites — un grand cru éthiopien, un cafetal colombien d'altitude, un robusta vietnamien torréfié à l'ancienne — pour qui cherche une expérience gustative singulière sans peser sur le bien-être animal.
Voyager en pensant aux animaux
Le tourisme animalier n'est pas condamnable en soi : bien encadré, il finance la protection d'espèces menacées et soutient des communautés locales engagées dans la conservation. Mais il exige du voyageur une vigilance constante. La règle la plus simple tient en trois questions, à se poser avant de réserver une activité : l'animal a-t-il le choix de se soustraire à l'interaction ? Le contact physique est-il proscrit ? Les revenus générés bénéficient-ils réellement à sa préservation ? Si la réponse n'est pas un « oui » franc à ces trois points, mieux vaut renoncer. Observer plutôt que toucher, contempler plutôt que posséder : c'est sans doute là que commence le vrai voyage responsable.
Florine Dergelet
